Internet menacé d’engorgement dès 2010

Certaines personnes annoncent de façon récurrente qu’Internet est au bord de la saturation, que la situation est catastrophique et que ce gigantesque réseau va s’effondrer sur lui même. Interrogeons-nous sur la véracité de ces propos et cherchons à savoir ce qu’il en est réellement.

Pour ceux qui n’en n’ont pas le souvenir, faisons un rapide historique des prédictions qui ont déjà eu lieu à ce sujet.

Les premiers échos liés à la saturation de l’Internet ont débuté aux environs des années 1995-1998. A l’époque c’était le boom des connexions Internet, nous étions en pleine démocratisation de cet outil et le nombre de nouveaux abonnés était en plein essor. Comment le réseau mondial allait-il pouvoir supporter cette multiplication des accès ? C’était impossible pour certain.

Ensuite est venu un usage plus intense de l’Internet. En 1998 on était bien content de sa connexion et de tout ce que l’on pouvait faire avec, mais les accès 56K régnaient en maître. L’usage principal d’Internet était donc la navigation et l’échange de mails. Pourtant cela a suffit à attiser la crainte de certaines personnes quant à la capacité du réseau d’absorber ces usages. Le principal coupable fut le spam notamment mais aussi les virus informatiques et quelques services plus consommateurs de bande passante qui allaient complètement saturer le réseau d’ici quelques années. Le spam n’a pas disparu et représente même actuellement plus de 90 % des mails échangés sur le réseau, les virus non plus mais Internet est toujours là.

Après cette époque vint la bulle Internet. Nous sommes donc maintenant en 2000 et de nombreuses start-up voient le jour pour proposer de nouveaux services. C’est aussi la période faste pour Napster créé 2 ans plus tôt. La multiplication des sites web de plus en plus consommateurs de débit, tout comme les échanges de fichiers auront donc raison d’Internet, dans quelques années tout au plus. C’est certain !

Ces prévisions apocalyptiques se sont calmé quelques temps, mais l’accalmie ut de courte durée.

Au bûcher sont revenues les applications peer to peer qui sont encore pire qu’avant. Non seulement elles permettent d’échanger des fichiers musicaux mais aussi des films et plein d’autres contenus gourmands en bande passante. Là c’est certain, Internet est foutu !

Et à ce dramatique constat s’ajoutent toutes les solutions de streaming qui ont connu un succès fulgurant ces deux dernières années. Youtube et Dailymotion, les killer apps d’Internet ?

Il est vrai que ces services qui diffusent énormément de vidéos sont très gourmands en bande passante. Pour l’année 2006 Youtube a par exemple diffusé 27 pétaoctets (27 millions de gigaoctets) de données par mois, ce qui équivaut presque à tout ce qui avait été échangé sur Internet en l’an 2000.

Depuis cette époque, le trafic n’a cessé de croître très rapidement et atteignait 2 400 pétaoctets par mois en 2006. Et cette croissance est loin d’être terminée avec la multiplication des accès haut débit, la démocratisation de la vidéo à la demande et de la haute définition. Cisco, entreprise leader dans le monde des réseaux, a d’ailleurs estimé à plus de 10 700 pétaoctets par mois la consommation en 2011, soit 4 fois plus qu’en 2006.

Pourquoi cette augmentation est-elle aussi rapide ? Est-ce dû aux nouveaux abonnements en haut débit ?

L’arrivée croissante du haut débit chez les abonnés en est effectivement à l’origine, mais plus que par leur nombre, ce sont les usages que font ces abonnés du réseau qui en sont la cause. Cette augmentation peut se répartir en 3 catégories :

  • le peer to peer bien évidemment. Alors que sa consommation était de 650 pétaoctets par mois, elle devrait quadrupler d’ici à 2011.
  • la vidéo en streaming va également continuer son essor pour arriver à une consommation de bande passante égale à 27% du trafic contre 8% actuellement.
  • mais c’est surtout la vidéo à la demande et la haute définition qui vont avoir la plus forte progression. Alors que cette utilisation est marginale actuellement, elle va être multipliée par 10 ces trois prochaines années pour arriver à une consommation de 1 200 pétaoctets par mois.

La démocratisation du haut et très haut débit va donc favoriser l’utilisation de services très gourmands en terme de bande passante. De plus, à l’avenir, au lieu d’avoir un ordinateur ou une télé qui accédera à une chaîne haute définition, ce seront tous les postes en même temps, chaque membre de la famille pouvant regarder le film qu’il souhaite. En outre, la démocratisation du très haut débit va aussi entraîner l’apparition de nouveaux services et nouveaux échanges que nous ne connaissons pas encore. Et en plus de la banalisation des visioconférences, d’une utilisation haute définition de tous les services, on peut aisément imaginer que les internautes seront eux aussi beaucoup plus enclins à mettre en ligne leurs propres contenus en haute définition. L’augmentation des débits en émission, qui sera amené par la fibre optique, le permettra, et tout le monde pourra par exemple diffuser sa propre chaîne de télé personnelle ou de concerts en direct.

Est-il pour autant raisonnable de s’alarmer sur la saturation de l’Internet ?

Puisque la demande croît de façon exponentielle, Internet est menacé de congestion, voire de saturation, estiment certains auteurs. L’investissement dans les infrastructures leur semble trop faible par rapport à la croissance de l’Internet et ils pensent donc que celui-ci ne sera plus capable de fonctionner correctement d’ici quelques années.

Je me permets donc de rappeler quelques précisions importantes :

  • Les réseaux des opérateurs et des fournisseurs d’accès sont composés de fibres, d’éléments d’interconnexion et surtout de gaines pour faire passer ces fibres. Comme c’est leur déploiement qui coûte le plus cher, les opérateurs posent beaucoup plus de fibres que nécessaire lors de la création de leur réseau, ce coût étant marginal. Et la sur-capacité des réseaux est en mesure d’absorber une forte augmentation du trafic.
  • Pour les opérateurs, une fois que le réseau est créé, il ne coûte quasiment rien à l’entretien. Toutes les facturations qui ont lieu le rentabilisent très vite et au bout de quelques années c’est donc un bénéfice pur qui arrive dans leurs caisses. Par exemple, la construction d’un réseau fibré, qui est très cher et de l’ordre de plusieurs millions d’euros, est généralement rentabilisé sur 5 ans, même avec un abonnement de 30 euros par mois.
  • Les opérateurs télécoms font de très gros bénéfices avec les réseaux qu’ils ont déjà déployés. Les faire évoluer n’est donc pas très problématique pour eux, ils ont les ressources financières pour en assumer le coût.
  • L’évolution d’un réseau nécessite rarement la pose de nouvelles fibres. En effet, un changement au niveau des équipements situés aux extrémités est souvent suffisant. Ils emploient de nouvelles techniques de diffusion, notamment des techniques de multiplexages beaucoup plus performantes, mais en utilisant les fibres existantes. La capacité du réseau est donc régulièrement multipliée sans investissement important.
  • Avec les équipements actuels, les opérateurs utilisent souvent des connexions à 10 Gbit/s dans leurs réseaux. Or les constructeurs améliorent sans cesse leurs équipements et les derniers proposés sont capables de repousser cette limite à 40 Gbits/s. Le prochain palier de transmission sera celui de 160 Gbit/s et bien que les records atteignent déjà plusieurs Tbit/s sur une même fibre, la progression est encore énorme puisqu’une fibre optique peut, dans de bonnes conditions, véhiculer à peu près 400Tbit/s.

Les réseaux actuels peuvent largement anticiper une forte croissance des échanges et les technologies sont là pour qu’il en soit de même dans le futur. Les prévisions qui sont faites à propos de la saturation de l’Internet sont donc très alarmistes sans véritables raisons. Une partie du réseau mérite cependant une attention particulière. Ce sont les liaisons intercontinentales. Leur marge de progression n’est pas très grande et les opérateurs rechignent à y investir car peu d’entre elles font l’objet de facturations. Elles entrent plutôt dans le cadre du peering, ce trafic que les opérateurs s’échangent mutuellement. Celui qui va donc investir dans le réseau en fera bénéficier tout le monde mais n’aura quasiment aucun retour sur investissement, d’où le peu d’intérêt des opérateurs à financer leur extension. Vont-il se mettre d’accord pour les financer à plusieurs, céder face à leurs clients ou aux Etats ? Rien n’est acquis mais si les échanges internationaux se dégradent il est certain que cela sera de courte durée, les enjeux sont trop grands. Il est également possible que de grands groupes industriels comme Google, Yahoo ! ou Amazon, qui tirent leurs profits du bon usage de l’Internet se décident à investir dans ce domaine.

Mais cette dramatisation de la situation de l’Internet n’est-elle pas plutôt un prétexte pour les opérateurs à facturer plus largement leur clients, aussi bien particuliers que professionnels ?

Source :

 

Nicolas Pujol

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