Les enjeux des tablettes tactiles pour la presse traditionnelle

L’instantanéité et la facilité d’accès à l’information qu’Internet a rendu possible a bouleversé les habitudes de consommation de médias.

Le bouleversement d’internet sur la consommation de médias:

Du jour au lendemain, là où il fallait attendre le matin et la publication des quotidiens pour avoir accès à l’actualité, on s’est retrouvé dans une situation où l’information s’est mise à tomber de manière instantanée dans les ordinateurs.

L’avènement des smartphones et de l’internet mobile a accentué ce bouleversement en permettant l’accès direct aux contenus depuis les poches des lecteurs. Lecteurs qui, équipés d’un téléphone connecté, n’ont même plus besoin de rechercher l’information puisqu’ils peuvent être informés par notifications push des événements les plus importants.

Un bouleversement pour le modèle économique de la presse:

Ce bouleversement de l’accès à l’information s’est accompagné de deux phénomènes: l’habitude du consommateur à la gratuité de l’information et le désintérêt pour les journaux traditionnels fournissant du contenu déjà désuet au moment de leur parution.

Certaines techniques ont été employées pour faire en sorte que les journaux traditionnels conservent un certain attrait. “Lemonde.fr” par exemple a toujours proposé un modèle dans lequel une certaine catégorie d’informations est gratuite et libre d’accès le jour de sa parution tandis que le reste du contenu n’est accèssible que moyennant un certain prix compris dans l’abonnement.

Lefigaro.fr ” leur a emboité le pas quelques années plus tard en proposant un système d’abonnés premium ayant accès à un contenu plus riche, à une sorte de réseau social de l’information sur lequel il est possible de commenter et débattre les sujets évoqués par le journal.

Le Monde” a aussi, à l’instar de “Courrier International“, proposé un résumé d’article, accessible dans les quotidiens gratuits tels que “Métro” ou “20 Minutes” afin de démontrer aux lecteurs que les journaux traditionnels proposaient un contenu plus complet et des analyses de l’actualité introuvable sur le modèle gratuit.

Si ces différentes techniques ont permis à ces grands groupes de presse de se maintenir, les dégâts engendrés par le modèle du web ont malgré tout été ressentis par la plupart des groupes de presse traditionnels (LeMonde a dû changer de direction, FranceSoir a failli fermer ses portes à plusieurs reprises, LaTribune est dans une situation économique très délicate et, plus récemment, Bakshish a été contraint de sortir son tout dernier numéro).

La révolution annoncée de la presse avec les tablettes:

Mais avec l’arrivé des tablettes tactiles à l’image de l’iPad d’Apple, c’est un Eldorado qui a semblé se dessiner pour beaucoup de groupes de presse.

Nombreux sont les journaux à avoir décidé de tenter leur chance sur l’iPad d’abord, puis sur la Samsung Galaxy Tab, et bientôt sur les dizaines de tablettes présentées lors du CES de Las Vegas de janvier 2011.

Si l’idée de proposer un contenu payant sur ces tablettes est apparu comme la solution permettant de retrouver un modèle économique viable, la pratique s’est révélée quelque peu différente.

Beaucoup de journaux et de magazines soucieux de prendre part à la révolution annoncée se sont rués sur l’iPad mais se sont heurtés à de nombreux problèmes.

Les problèmes qui ont accompagné l’arrivée des journaux sur les tablettes:

C’est tout d’abord l’agacement des lecteurs qui s’est le plus fait ressentir: afin de faire connaître les tablettes tactiles et ainsi s’assurer que le maximum de personnes en acquièrent, nombreux sont les articles à être sortis faisant la publicité de ces nouveaux appareils. Ainsi, avant même la sortie de l’iPad en France, les commentaires des lecteurs accompagnant ces articles faisaient pour la plupart état de leur exaspération quant à la publication d’articles jugés inadéquats pour des journalistes dont le rôle est d’être impartial ((lire LeFigaro.fr et les commentaires à suite)).

C’est en suite l’inadaptation au support qui a posé problème. Beaucoup de journaux qui voulaient être présents le plus rapidement possible se sont uniquement contentés de scanner la version physique de leurs éditions. Certaines applications étaient tellement buguées que le contenu y était tout simplement inaccessible.

Ce problème d’inadaptation a été pointé du doigt par les utilisateurs, par les observateurs qui n’ont pas manqué de signaler que proposer un scan de la version papier était absurde eu égard au fait que le contenu était accessible via le navigateur de la tablette, optimisé pour celle-ci, et surtout gratuitement, à l’inverse de la version scannée !

L’agacement a été tel, que Steve Jobs, CEO d’Apple Inc., le fabricant de l’iPad a pris part au débat en critiquant ouvertement l’application du New York Times qui a dû, de fait, revoir sa copie ((lire Mac4ever)).

Ce qui a sans doute représenté le problème principal est le système de paiement mis en place par Apple au sein de son AppStore. Celui-ci est n’est pas libre: il est de 0,79 centimes d’euros pour le premier prix, puis 1,59 euros pour le second, le tout comprenant toujours une commission de 30% pour Apple. Or, les journaux n’avaient pas du tout l’habitude de ces tarifs puisqu’un quotidien coûtait entre 1 euro et 1,50 euro, soit plus que le premier prix mais moins que le second ((Voir LeFigaro.fr)).

Malgré les négociations avec la firme de Cupertino, les groupes de presse n’ont pas réussi à obtenir une exception pour la vente de quotidiens. Les éditeurs se sont donc retrouvés face à un gros dilemme: perdre de l’argent par rapport au prix initial ou ne pas vendre de contenu électronique puisque plus cher que le contenu physique.

Certains, comme L’équipe ont tenté la seconde option avant de rebrousser chemin et préférer proposer une version moins chère que la version papier ((lire Mac4ever)).

D’autres ont décidé de s’opposer à cette politique et proposer un système de paiement en ligne, directement sur le site de l’éditeur, contre un identifiant et un mot de passe qu’il suffit de rentrer sur l’application téléchargée pour avoir accès au contenu. Ainsi, les éditeurs ont pu outrepasser la commission d’Apple et continuer à proposer une politique tarifaire semblable à leurs habitudes.

La réaction d’Apple: vers la mise en place d’un nouveau modèle de vente:

Cette technique, mise en place par de nombreux journaux, a permis au système de fonctionner plus ou moins pendant un temps. Mais c’était sans compter sur la réaction de la firme à la pomme qui, consciente de la manne qu’elle laissait filer, a décidé de mettre en place un nouveau système de paiement.

Cette nouvelle politique de paiement, dont on ne connait pas encore les tenants et les aboutissants, accompagne la création d’un journal spécialement dédié à la tablette, créé en collaboration entre Cupertino et Rupert Murdoch, et qui aura pour but d’être un exemple à suivre par les autres journaux ((lire 20 Minutes)).

“The Daily”, sortira en même temps que l’iOS 4.3, prochaine mise à jour de l’OS de l’iPad, iPhone et iPod Touch et devrait utiliser pleinement les possibilités proposées par la tablette, un peu à l’image du journal The Project de Richard Branson (le fondateur de Virgin) qui a devancé la sortie de la version de Rupert Murdoch ((lire FrenchWeb.fr)).

Cette nouvelle politique tarifaire sera vraisemblablement la seule autorisée sur l’AppStore pour les journaux électroniques puisque le journal néerlandais Volksrant a dévoilé qu’Apple exerçait des pressions sur les groupes de presses pour qu’ils mettent fin au système d’abonnement aux journaux mis en place par la plupart, qui ne s’acquittent pas des 30% de commission de la pomme. ((voir iGeneration.fr))

La mise à jour d’iOS étant désormais attendue pour le mois de Mars, les différents journaux vont peut être appliquer les nouvelles règles qu’Apple semble vouloir mettre en place et nous serons, dès lors, face à un modèle de vente différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.

Ce qu’il faut espérer est que ce modèle soit synonyme de renouveau pour la presse et non de diktat de la part d’Apple qui doit continuer à se contenter d’être un simple distributeur avec sa boutique.

Si l’iPad semblait être au moment de sa sortie une aubaine pour la presse, il n’a pas encore prouvé tout son potentiel. Et l’attitude d’Apple au moment où de nombreux concurrents arrivent sur le marché est à double tranchant: soit cela fonctionne, soit les éditeurs quitteront la plateforme d’Apple pour de tourner vers des concurrents plus opensource comme Android de Google.

Il faudra suivre de près l’arrivée de “The Daily” pour savoir si le modèle sera enfin capable de rivaliser avec la presse papier de manière pérenne et sauver la presse traditionnelle.

François Aubagnac

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One thought on “Les enjeux des tablettes tactiles pour la presse traditionnelle

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