Les influences des nouvelles technologies sur les systèmes électoraux

Par définition, la démocratie est le système dans lequel le peuple exerce sa souveraineté lui-même, directement (démocratie directe) ou indirectement (démocratie représentative). Dans cette seconde option, le peuple est invité à désigner par voie d’élection, ses représentants en charge de la gestion de la Cité. Le vote apparaît comme le moyen d’expression central dans une démocratie.

Malgré l’enjeu, on constate cependant depuis plusieurs années et dans toutes les démocraties occidentales, une baisse du taux de participation aux élections de tous types (au sein d’association, dans l’entreprise, lors d’élections prud’homales ou universitaires mais aussi et surtout au niveau politique ; plus globalement, l’ensemble des scrutins publics).

On a cherché à remédier à cette désaffection du citoyen pour les consultations électorales. Au-delà des questions de fond soulevées (c’est-à-dire le rapport que le citoyen peut entretenir avec ses représentants élus, nous y reviendrons), les méthodes de vote sont parfois mise en cause. On peut alors se demander dans quelle mesure les nouvelles technologies peuvent contribuer à reconstruire un « lien social civique », voire même à structurer un nouvel espace public.

Au premier rang des « nouvelles technologies« susceptibles de rénover les mécanismes électoraux, nous trouvons sans conteste le vote électronique. Il apparaît cependant qu’au-delà du vote électronique (c’est-à-dire, une action institutionnelle résultant d’une volonté politique), Internet peut aussi constituer un mode de communication replaçant le citoyen internaute au coeur du système démocratique.

  • Le vote électronique Le vote électronique peut s’entendre de manière large et recouvrir de nombreuses réalités (comme le simple comptage de bulletins de vote analogique, par exemple). Mais plus communément, le vote électronique désigne les cas dans lesquels « les électeurs votent de manière dématérialisée par voie électronique [1]« .

Concrètement, le vote électronique peut prendre des formes diverses :

  • Le vote sur un kiosque à voter dans le bureau de vote de l’électeur : on n’utilise plus de bulletin de vote sur un support papier et le décompte des suffrages se fait automatiquement ;
  • Le vote sur un kiosque à voter dans n’importe quel bureau de vote : de même, l’électeur doit se rendre dans un bureau de vote, mais pas forcément le sien (permettant ainsi le vote, même en cas de déplacement hors de sa circonscription). Une telle option impose une identification précise de l’électeur (afin d’éviter le vote multiple) ;
  • Le vote sur un kiosque à voter en dehors du bureau de vote : le kiosque à voter n’est pas sous le contrôle d’un bureau de vote, mais le vote est possible en tout lieu (un bureau de poste, une gare, etc.) ;
  • Le vote à distance sans déplacement de l’électeur : le vote peut être effectué peu importe le lieu. L’électeur peut se prononcer depuis son domicile ou son lieu de travail par exemple via diverses technologies comme Internet, SMS (Short Message Service) sur un téléphone mobile ou n’importe quelle application télématique (minitel, téléphone à touche, télévision interactive ou autres).

Le vote électronique est donc censé simplifier la gestion des élections tant pour les pouvoirs publics que pour l’électeur et encourager la participation du citoyen. Il apparaît également que les nouvelles technologies peuvent jouer un rôle majeur dans un renouveau du « lien social civique« .

  • Encourager une nouvelle forme de « lien social civique [2]« 

Internet est un média de masse (s’adressant à un public extrêmement vaste), mais aussi accessible au plus grand nombre (permettant à tous ou presque de s’exprimer). Dès lors que chaque internaute est doté d’un pouvoir d’expression, il retrouve son rôle de citoyen au sens premier du terme (dans l’antiquité, le citoyen est celui ayant droit de cité, c’est-à-dire, la faculté de s’exprimer).

Dans ce cadre, afin d’étudier les influences des nouvelles technologies sur les mécanismes électoraux et de répondre à cette volonté d’enrayer la baisse du taux de participation aux scrutins électoraux, il conviendra d’étudier successivement l’impact du vote électronique (I) dans le processus électoral, puis dans un second temps, la façon dont les nouvelles technologies peuvent replacer le citoyens au coeur de la démocratie en recréant une nouvelle forme de « lien social civique« (II).

I. L’IMPACT DU VOTE ELECTRONIQUE SUR LE PROCESSUS ELECTORAL

L’une des solutions évoquées pour lutter contre la baisse du taux de participation aux élections est le recours au vote électronique. Il est en effet censé faciliter l’accès au vote, mais présente également un certain nombre de risques.

A. Les avantages du vote électronique sur la vie électorale

Par nature, le vote électronique est à même d’apporter divers avantages dans le processus électoral. On peut citer, par exemple, une gestion des votes plus aisée ou une amélioration attendue du taux de participation aux scrutins.

1. En matière de gestion des votes :

Le vote électronique étant automatisé, il devrait faciliter la tâche des agents en charge de l’organisation des votes.

  • Amélioration du dépouillement Le caractère numérique du vote électronique facilite incontestablement le décompte des scrutins (automatisé). Non seulement, on estime ce décompte plus fiable (car en principe neutre et non soumis à l’erreur volontaire comme peut l’être un dépouillement manuel), mais aussi plus rapide (en temps réel) et centralisé. Selon le Forum des droits de l’Internet, le vote électronique permet un « gain en terme de mobilisation des personnels« . On peut cependant noter que les citoyens le voulant peuvent participer au dépouillement du scrutin et ainsi exercer leur de droit de contrôle de la régularité des opérations de vote. Le dépouillement électronique l’interdit.
  • Limitation des erreurs matérielles Dans le cadre d’un vote traditionnel, les bulletins faussés (déchirés, annotés, etc.) ne sont, en principe, pas comptabilisés. Le vote électronique faisant disparaître les bulletins papier, ces irrégularités (qu’elles soient frauduleuses ou non) n’ont plus lieu d’être.
  • Possibilité de comptabiliser les votes blancs En outre, dans le cadre d’un suffrage traditionnel, le vote blanc (c’est-à-dire celui par lequel l’électeur ne désigne aucun candidat, selon la définition de l’article L. 57-1 du code électoral) n’est pas distingué du vote nul (cf. point précédent).

Au-delà du débat sur l’opportunité de reconnaître une valeur au vote blanc (que certains voient comme contraire à la logique de l’élection puisqu’il permet « un vote de défaillance et non un choix positif « ), le vote électronique permet techniquement de comptabiliser les votes blancs (d’autant que l’article L.57-1 du code électoral précise que le vote par machine à voter permet « l’enregistrement d’un vote blanc« ).

2. En terme de participation :

L’un des buts avoués du recours au vote électronique est l’amélioration du taux de participation aux élections. Très théoriquement, le vote électronique devrait satisfaire ce souhait. Il permet en effet :

  • de voter ailleurs que dans un bureau de vote et ainsi faciliter l’acte de voter ;
  • de faciliter l’accès au vote aux personnes à mobilité réduite ne pouvant ordinairement se déplacer dans un bureau de vote (personnes isolées, handicapées ou agées) ;
  • d’encourager, selon le Forum des Droits de l’Internet, la participation « des jeunes électeurs pouvant trouver dans ce nouveau moyen de vote, un outil de participation plus moderne« (à ce jour, aucune étude ne semble ni le démontrer, ni l’infirmer).

Si l’on se base sur les « élections électroniques« déjà organisées (à l’étranger, car les expériences de la France en la matière sont réduites à des scrutins non politiques ou de test), comme les primaires de l’Arizona du 7 mars 2000 (pour la première fois, les électeurs étaient amenés à se prononcer en ligne), le taux de participation semble plus élevé.

En 24 heures, près de 16 000 votes étaient enregistrés, c’est-à-dire plus que la totalité des suffrages exprimés lors des primaires de 1996.

Il apparaît cependant qu’à long terme, la banalisation du vote (par voie électronique) mène pareillement à une désaffection pour les consultations électorales (ce fut notamment constaté en Suisse, lors d’élections cantonales). Il semble donc que le vote électronique motive plus les électeurs pour la nouveauté du procédé que pour l’enjeu réel du scrutin. Nous y reviendrons, la crise de participation parait donc plus liée à une défiance à l’égard des représentants du peuple (il conviendra de recréer un lien social civique entre le citoyen et l’élu).

B. Les risques inhérents au vote électronique

Le vote électronique, même s’il présente des avantages certains, pose aussi un certain nombre de risques notamment quant à la fiabilité et la sincérité du suffrage.

1. Fiabilité du vote : sécurité et sincérité du suffrage

Par nature, le vote électronique est sensible à la fraude (du fait de l’utilisation de l’outil informatique). Un faible nombre d’individus peut en effet organiser une fraude à grande échelle.

Quand le vote se déroule dans un bureau de vote, la fraude pourrait consister en une dénaturation de tout ou partie des logiciels de gestion et de traitement (comme les listes électorales, l’acte de vote, les bulletins de vote, la présentation des résultats du scrutin).

Le risque semble faible, mais existant. Par exemple, Bev Harris [3] (gérant du site Black Box Voting) relaie une rumeur de fraude lors de l’élection présidentielle américaine en Floride en 2001. Selon lui, la société Diebold commercialisant des bornes de vote électronique aurait créé un système permettant de modifier les suffrages exprimés. Même si rien ne semble fonder ces accusations, il apparaît que le risque de fraude électorale se heurte à un obstacle purement technique. Il faut pouvoir s’assurer de la fiabilité technique du processus.

C’est la raison pour laquelle, le Forum des Droits de l’Internet, en France, recommande de « favoriser le contrôle des opérations de vote« . Le scrutin doit pouvoir être vérifié (il convient donc d’autoriser l’accès au code source du système) « en aval et en amont[?]par des experts agréés par le ministère de l’intérieur« . Les données du vote devraient en outre être conservées jusqu’à l’expiration des délais de recours contentieux afin de pouvoir être produites devant le juge de l’élection. En outre, le Forum recommande également la création d’un Observatoire du vote électronique (rattaché à l’ADAE et dont la composition serait pluridisciplinaire – tant technique que juridique, public que privé) dont la mission serait de garantir la fiabilité et l’intégrité des mécanismes de vote. L’objectif avoué est d’encourager la confiance de l’électeur dans ce nouveau système de vote.

Dans le cas des votes électroniques organisés hors des bureaux de votes, les risques semblent plus grands encore puisque le scrutin est soumis aux attaques informatiques extérieures. On pourra noter :

  • Les attaques du système de transmission : incluant la dégradation des supports physiques de transmission ou les écoutes malveillantes des communications de données ;
  • Les attaques des serveurs : c’est-à-dire l’accès non autorisé au serveur gérant le vote ou sa saturation ou encore la prise de contrôle des stations de vote ;
  • Les attaques de stations de vote : on vise là notamment l’usurpation d’identité permettant de se substituer à un votant ou de multiplier les actions de vote.
  • On notera en outre que le vote traditionnel n’impose aucun intermédiaire entre le votant et l’urne. Le vote électronique suppose le recours à un tiers (un prestataire) et est susceptible d’engendrer une méfiance à l’égard d’un système de vote électronique.

2. Risques sociologiques propres au vote électronique en dehors des bureaux de vote :

Dans le cadre du vote électronique à distance (notamment via Internet), on se heurte à de nouveaux risques susceptibles de limiter l’usage du vote électronique. On vise notamment l’identification et l’authentification de l’électeur (a.), l’atteinte au rituel et à la solennité du vote (b.) et le risque d’inégalité entre les électeurs (c.).

a. Identification et authentification de l’électeur

Le vote à distance ne permet pas (encore) une identification et une authentification physique de l’électeur comme ce peut être le cas dans le cadre d’un vote analogique traditionnel (grâce notamment à l’émargement sur les listes électorales).

Cependant, cette difficulté pourrait être contournée dès 2006 grâce à la carte d’identité électronique. En effet, lors d’une intervention sur la démocratie et l’administration électronique, Nicolas Sarkozy (ministre de l’Intérieur) a annoncé que la carte d’identité électronique serait une carte à puce contenant « les informations sur l’identité et la nationalité de la personne « . Elle servira notamment à remplir des documents administratifs sur Internet, à apposer sa signature électronique et sans doute à authentifier un votant.

b. L’atteinte au rituel du vote (solennité du vote)

Le vote est un acte solennel profondément inscrit dans la tradition républicaine. Il résulte d’une démarche volontaire de la part de l’individu symbolisant l’attachement dans la vie de la société. Le vote est intimement lié à la capacité de citoyen. La présence du bureau de vote et son cérémonial n’est pas neutre.

Le vote électronique pourrait désacraliser et banaliser l’acte de voter et conduire à un désengagement des électeurs. Rien n’est plus banal qu’un simple clic (exactement comme s’il s’agissait d’effectuer un achat en ligne, par exemple, sur un site d’e-commerce).

A l’inverse, pour certains, c’est ce rituel entourant le vote qui précisément rebute certains électeurs et contribue au faible taux de participation.

Le Forum des droits de l’Internet préconise alors d’entourer le vote électronique d’une certaine solennité et de prévoir la confirmation du vote. Dans cette optique, le vote à distance devra être validé par un double clic (afin également de s’assurer que l’électeur n’a pas commis d’erreur). Là encore, cette pratique semble inspirée des usages pratiqués sur les sites marchands et on peut douter de la solennité pouvant entourer ce vote électronique.

c. Risque d’inégalité entre les électeurs

En outre, on pourra craindre une certaine inégalité entre les électeurs. La fracture numérique existe et une part importante de la population pourrait être exclue de ce mode d’expression électronique et à l’inverse favoriser des populations jeunes ou appartenant à des classes sociales plus favorisées.

L’impact d’un scrutin politique, par exemple, est tel qu’il est impossible de favoriser une portion de la population (susceptible, en outre, de présenter le même type d’opinion politique et de pouvoir l’exprimer plus facilement) au détriment d’une autre.

II. REFORMER LE LIEN SOCIAL GRÂCE AUX NOUVELLES TECHNOLOGIES

Au-delà du vote électronique, les nouvelles technologies ouvrent la voie à un nouveau type de relations entre le citoyen et son représentant, mais aussi plus généralement entre le citoyen et la politique.

Si le citoyen ne vote pas (plus), c’est aussi du fait d’une défiance à l’égard des représentants politiques, il conviendra sans doute de renouer avec la notion de débat public (A), tout en cherchant à recréer un lien social civique (B).

A. Renouer avec la notion de débat public(les Web Campagnes)

Internet apparaît aujourd’hui comme un média de masse, permettant de toucher une cible très vaste mais aussi comme un média accessible au plus grand nombre (permettant à chacun de s’exprimer aisément). Les hommes politiques mettent donc en place leur site Web personnel afin de rester en contact avec l’électorat.

1. Web Campagnes [4]

La plupart des hommes politiques diffusent leurs idées via des sites Internet. Ils sont censés s’inspirer de la démocratie participative et redonner la parole au citoyen. Les Web Campagne prennent généralement la forme de sites Web dédiés à un candidat.

Dans cette optique, certains partis politiques envisagent prochainement la création d’un « laboratoire d’études quantitatives et qualitatives « , un « capteur d’informations et de propositions « , c’est-à-dire un outil d’aide à la réflexion et à la décision pour les instances dirigeantes du parti.

Ces sites peuvent ainsi proposer des espaces de discussion ou des sondages (dont l’utilisation est réglementée en période électorale). L’internaute souhaitant participer à un forum ou à un sondage devra renseigner un formulaire à même de brosser son profil sociologique et permettra ainsi de mieux interpréter sa contribution.

On pourra noter qu’à plusieurs reprises, le Conseil d’Etat fut amené à se prononcer sur la possibilité d’utiliser des sites Internet comme outil de propagande électorale. L’article L. 52-1 du code électoral interdit, pendant les trois mois précédant le scrutin, l’utilisation de tout procédé de publicité commerciale par tout moyen de communication audiovisuelle, à des fins de propagande électorale.

Pour le Conseil d’Etat (notamment dans deux affaires du 6 mars 2002 suite aux élections municipales des villes de Luchon et Bagnères, confirmées dans une affaire « élections municipales de Rodez« du 8 juillet 2002) que les sites Internet constituent bien une forme de propagande électorale, mais ne revêtent pas de caractère commercial au sens de l’article L. 52-1 du code électoral, puisque seuls les électeurs se connectant volontairement peuvent accéder aux sites incriminés. Le Conseil d’Etat distingue donc l’activité ou la passivité de l’électeur pour accéder à l’information afin de qualifier le type de publicité et son caractère illicite ou autorisé (l’illicéité pouvant conduire à l’annulation de l’élection).

2. Communauté politique virtuelle

En outre, dans le cadre du site d’un élu ou de façon indépendante, les internautes sont enclins à former rapidement des « communautés politiques virtuelles [5]« . Il est en effet, dans la philosophie de l’Internet de former des communautés en ligne ayant vocation à débattre et échanger des points de vue sur les questions d’actualité.

Ces espaces virtuels de discussion (sans considération de frontière) peuvent ainsi permettre aux élus de débattre avec leurs concitoyens ou de recueillir des informations de la base.

Internet serait alors le moyen de recréer du lien social et de la proximité entre les individus, les poussant à confronter les opinions et les reconnectant au débat public. En tant qu’outil de participation, Internet serait aussi un vecteur d’égalité, permettant à chacun de s’exprimer sans filtres ni hiérarchie.

L’un des exemples est peut-être le site Temps Réel.net [6], la section virtuelle du PS. Au même titre que n’importe quelle section de parti politique, Temps Réel.net débat et participe à la vie du parti politique, mais n’a d’existence que virtuelle.

Temps réels, la section virtuelle du PS, n’en reste pas moins une communauté virtuelle politique active et pérenne. Mais elle doit sans doute sa survie, d’une part au lien militant qui la sous-tend et d’autre part, et surtout, aux efforts de ses animateurs qui continuellement recentrent les débats et produisent des synthèses des différents travaux de réflexions. Ainsi, une communauté virtuelle citoyenne et politique ne pourrait survivre sans un objectif précis, sans la contrainte peut-être de s’obliger à produire des réflexions constructives sur les sujets débattus (limitant peut-être son accès et son aspect strictement démocratique).

Aucun membre ne resterait actif plusieurs mois au sein de cette communauté, si celle-ci débat simplement dans le vide, sans jamais arrêter une réflexion ou une proposition concrète. Là encore, l’animation de la communauté reste un facteur clé de succès.

Lancer une communauté virtuelle citoyenne et politique apparaît comme une bonne solution aussi bien pour les élus que pour les citoyens désireux de prendre part au débat.

Hors des sites politiques institutionnels, on peut également citer les initiatives particulières, originales (voire farfelues ?) basées sur la démocratie participative comme le site Génération Vote [7]] dont la vocation est de « proposer des votes aux internautes« . Chacun est libre de soumettre un vote aux internautes. Selon les créateurs du site, les sondages les plus pertinents (c’est-à-dire ceux totalisant plus d’un milliers de votants) seront transmis au gouvernement.

B. Récréer un lien social civique

Mobilisation politique de masse grâce aux nouvelles technologies

1. Les modes d’expression sur Internet :

On l’a vu, Internet apparaît comme un vecteur de communication efficace pour l’ensemble des internautes citoyens. On a récemment constaté, en matière politique, l’émergence de nouveaux modes de communication numériques, comme les forums de discussion permettant la formation de communautés politiques virtuelles ou les blogs offrant une tribune aux citoyens.

a. Les forums de discussion (formation de communautés politiques virtuelles)

Dès l’Antiquité, à Rome, le forum est la place publique où le peuple se rassemblait. Le forum était donc à la fois le centre religieux, commercial et juridique de la Cité, mais aussi le centre des affaires privées et de la vie publique.

Sur Internet, on parle aujourd’hui de forum de discussion pour désigner les espaces de communication entre les internautes. Sur un forum (pouvant être installé et ouvert au public aisément ? on trouve de nombreuses offres gratuites sur Internet et aucune autorisation spécifique n’est requise), chaque individu donc peut publier un « message« visible par tous et auquel tous peuvent répondre.

Pour la première fois, les forums de discussion sur Internet permettent de renouer concrètement avec la notion de démocratie directe, malgré l’intervention d’un très grand nombre d’intervenants. Peut-être de façon utopique, on semble pouvoir dire que peu importe la qualité de l’intervenant, sa contribution est celle d’un citoyen (on parle de Netizens [8]) s’adressant à la collectivité et est potentiellement aussi visible que celle de tout autre.

Au même titre que les forums de discussion en ligne bénéficient des avantages de la démocratie directe (égalité de tous les citoyens), ils véhiculent ses inconvénients de la même façon. Dans les limites légales, ils permettent l’expression des extrémistes, de la désinformation et restent tributaires d’inégalité entre les « rhéteurs« capables de diffuser une opinion (plus ou moins intéressante, mais apparemment convaincante) et les autres.

b. Les blogs (Web logs)

De même, les blogs [9] apparaissent aujourd’hui comme un mode d’expression majeur sur Internet en matière politique.

Les blogs sont des sites Internet réduits à leur plus simple expression et prennent la forme d’une tribune libre pour leurs auteurs. Ils se composent généralement d’une unique page accueillant un éditorial (très subjectif et souvent rédigé à la première personne) rendant compte de l’humeur de l’auteur à l’égard de l’actualité (on pourrait comparer un blog à un journal intime publié sur Internet). Comme pour les forums de discussion, un blogpeut être ouvert facilement et gratuitement sur Internet auprès d’un prestataire spécialisé. Certains blogs sont totalement dénués d’intérêt, mais d’autres méritent sans doute une lecture plus attentive. Les observateurs (par exemple, Anne Lorrain Bujon [10]) s’interrogent sur la portée du phénomène et se demandent s’il faut simplement y voir « une mode, un outil marketing ou une véritable révolution démocratique ? « 

Le caractère minimaliste des blogs permet à leurs auteurs une expression (parfois engagée) particulièrement libre et dénuée de contraintes. C’est notamment ce qui pousse nombre de journalistes à « tenir un blog« (écrire une chronique politique personnelle) parallèlement à leurs activités officielles plus encadrées.

Dans ce cadre, on pourra par exemple citer le blog de Thomas Cantaloube [11] (« Regard sur la Politique américaine« ). Correspondant à Washington DC (Etats-Unis) pour le Parisien, Marianne ou La Vie, Thomas Cantaloube publie régulièrement sur Internet sa vision de la politique américaine, en tant que français expatrié aux Etats-Unis et compte tenu de ce qu’il vit quotidiennement à Washington.

Il en va de même pour Fabrice Rousselot, correspondant de Libération à New York, qui tient un blog (Campagne Toute ! [12]) également consacré à la campagne présidentielle américaine.

Mais aux Etats-Unis, les blogs ont surtout fait parler dans le cadre de la campagne de Howard Dean (pour les primaires des démocrates, préparant l’élection présidentielle), « faisant réellement entrer Internet en politique« . Grâce aux logiciels comme Blogger, permettant de publier des « commentaires personnels, spontanés et intimes« en ligne (très attractif et fédérant les électeurs soutenant le candidats), Howard Dean est parvenu à recueillir plus de 15 millions de dollars pour financer sa campagne, grâce à de petites donations faites pour les deux tiers en ligne.

Joe Trippi (directeur de campagne de H. Dean), mais aussi des personnages comme Joan Blades ou Wes Boyd (les fondateurs de MoveOn.org, nous y reviendrons) sont perçus comme des exemples d’une « nouvelle catégorie d’intellectuels opérationnels, mettant leur savoir-faire et leur culture du Web au service de causes politiques, « en soutenant un candidat ou une idée comme la revitalisation de l’esprit civique (cf. MoveOn).

2. Mode de contestation sociale via Internet :

a. Contestation ou terrorisme virtuel ?

Internet apparaît également comme un moyen de contestation (peut-on parler de mouvements sociaux virtuels ?), pouvant mener, dans certains cas à du terrorisme numérique.

Ainsi,récemment, des militants de la Droite Libre (un mouvement de l’UMP) ont lancé une opération de « cyberbombing« . Cette opération de « cyberbombing« (ou manifestation électronique) a consisté, pour les responsables de la Droite libre, à encourager les internautes à envoyer des emails de protestation à divers leaders syndicaux et aux adresses génériques des syndicats encourageant un mouvement de grève. Des milliers de messages ont alors bloqué les boîtes aux lettres électroniques des syndicats. L’opération « Bloquons les e-mails des syndicats« s’est finalement retournée contre ses auteurs puisque le Tribunal de Grande Instance de Paris a condamné, le lundi 26 mai, en référé l’association la Droite libre à verser 3 600 euros aux trois syndicats plaignants.

Le blocage des messageries « caractérise une intention malicieuse « , a conclu le juge selon l’ordonnance de référé. L’action ne pouvait « se prévaloir d’un exercice normal de la liberté d’expression [?]. La Droite libre[a privé]les demandeurs de l’usage des services de courrier électronique dont[les syndicats]ont une possession légitime« . Cela « constitue dès lors un trouble manifestement illicite auquel il doit être mis fin « .

b. L’exemple américain (MoveOn [13])

Sans tomber dans l’illégalité, les nouvelles technologies et notamment Internet s’avèrent être un moyen de contestation et de mobilisation citoyenne efficaces. L’un des exemples les plus visibles actuellement est sans doute le développement de MoveOn(« bouge-toi« ), une organisation (politique ?) américaine regroupant des « citoyens activistes« et dont l’objet est la lutte contre la politique de George W. Bush. L’association a vu le jour au moment de l’impeachment contre Bill Clinton (suite à l’affaire Monica Lewinsky) en réaction au décalage existant entre l’opinion de la population américaine et l’action de certains républicains. MoveOn milite aujourd’hui notamment contre la guerre en Irak ou les lois autorisant la concentration des médias.

MoveOn est l’origine du projet « Bush en 30 secondes [14]« proposant aux internautes de réaliser un clip de 30 secondes sur le bilan de la mandature de George W. Bush. Le clip gagnant (disponible sur Internet) devait être diffusé lors de la finale du SuperBowl (la tranche horaire de l’année comptant le plus de téléspectateurs). CBS, la chaîne de télévision retransmettant le match du SuperBowl a finalement décidé de ne pas diffuser ce clip (pour raison politique ?). Dès le lendemain, CBS recevait environs 500 000 e-mails de protestation.

Il en est régulièrement de même pour les membres du Congrès lorsqu’il s’agit de protester contre une loi jugée liberticide.

Les observateurs américains (notamment le « Congressional Quarterly Weekly« , une revue politique de Washington) constatent que MoveOn est à l’origine de nombreux « coups politiques« mais peinent à qualifier cette organisation ne vivant que sur Internet (MoveOn ne compte que sept permanents, mais une liste d’adhérents de quelque deux millions de netizens dont 100 000 français). On ne peut ni l’assimiler à un parti politique, ni à un syndicat, ni même à lobby ou un groupe de presse ? mais MoveOn se décrit comme « un catalyseur, proposant un ensemble de solutions logicielles pour donner corps à l’opinion publique et pour entreprendre des actions concrètes de contestation ou de soutien comme des manifestations, pétitions ou collectes de fonds « .

L’objectif de MoveOn serait ainsi de faire remonter les « préoccupations de bon sens des citoyens ordinaires, hors de toute affiliation politique traditionnelle, grâce à ses ressources technologiques et humaines « .

Pour Elie Pariser (l’un des architectes de MoveOn), « le pouvoir, c’est le peuple. Si les jeunes voient qu’ils peuvent directement peser sur les choses avec leaders de leur choix, ils se mobiliseront. Avec Internet, qui parle leur langue, le miracle est possible « .

Hors des courants politiques classiques, ce type d’organisations semble être en mesure de peser sur les débats électoraux et de redonner une véritable place au citoyen dans une société effectivement démocratique ?

 

Aurélien Pfeffer



Version imprimable de cet article Version imprimable

[1] Selon la définition posée par le Forum des Droits de l’Internet dans sa recommandation « Quel avenir pour le vote électronique en France« du 26 septembre 2003.

[2] Selon l’expression de Anne-Lorraine Bujon dans son article « Internet versus George Bush« publié le numéro de décembre 2003 de la République des Idées.

[3] http://www.blackboxvoting.com/

[4] http://www.santini2004.net/ – à titre d’exemple, on pourra citer le site Internet d’André Santini, très annoncé dans les médias et censé marquer la pointe l’innovation en la matière.

[5] Selon Howard Rheingold (considéré comme l’un des « gourous« majeurs dans le domaine des interactions sociales en ligne – http://www.rheingold.com/), « les composantes indispensables d’une communauté virtuelle sont le nombre d’individus, les rapports sociaux vécus entre eux, un intérêt commun et le développement d’un processus dynamique« .

Dès 1985, Howard Rheingold est l’un des artisans du WELL (une des premières communautés virtuelles d’envergure en ligne – http://www.well.com) et a publié une dizaine d’ouvrages consacrés aux implications et mutations engendrées par les nouvelles technologies (« Tools for thought« en 1985-2000, « La réalité virtuelle« en 1991, « Les communautés virtuelles« en 1993). Son dernier livre Smart Mobs (consacré au phénomène du même nom), a donné lieu à la création du blog collaboratif éponyme (http://www.smartmobs.com) consacré à la « prochaine révolution sociale : l’utilisation des technologies de communication pour coopérer entre humains et amplifier l’organisation collective« .

[6] Temps Réel.net : http://www.temps-reels.net/

[7] Génération Vote : Netizen : citoyen internaute (contraction de Net et de Citizen, ou citoyen).

Blog : contraction de Web et log. Un blog est un « site régulièrement mis à jour qui oriente vers d’autres sites ou articles sur le Web, en accompagnant ces liens de commentaires éditoriaux et de billets d’humeur« . Selon le « National Institute for Technology and Liberal Education« (Niitle), il y aurait 1 500 000 weblogs dans le monde (dont un million réellement actifs).

Anne Lorraine Bujon, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, travaille aujourd’hui à l’Institut français des Relations Internationales (IFRI) et collabore à la République des Idées.

Blog de Thomas Cantaloube (http://www.generationvote.net/

[12] Blog de Fabrice Rousselot (http://www.u-blog.net/liberationnewyork)

[13] MoveOn (http://www.moveon.org/front/) milite contre George Bush et lutte contre le candidat républicain aux prochaines élections présidentielles américaines. MoveOn met notamment en avant la politique de George W. Bush en Irak.

[14] Bush in 30 seconds (http://www.bushin30seconds.org/).

Tweet about this on TwitterShare on Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.